Autogestion, engagement et innovation : ce que nous apprennent les coopératives de travail

Comment les coopératives de travail vivent-elles concrètement leurs valeurs ? Comment l’autogestion se traduit-elle dans l’organisation du travail, les décisions et les relations avec leur milieu ? 

À partir de témoignages recueillis auprès de plusieurs coopératives de travail* de différents secteurs, un portrait nuancé se dessine. Les réponses montrent que la coopération du travail n’est pas seulement un cadre juridique : c’est une manière d’organiser l’entreprise, de partager le pouvoir et de concevoir le rôle de l’économie dans la société. 

Au fil des réponses, plusieurs dimensions structurantes émergent : la participation active des membres, la transformation des milieux de travail, l’intercoopération et la capacité d’innovation du modèle. 

 

La participation des membres : un principe qui structure l’organisation 

Dans les coopératives de travail, la participation des membres dépasse largement la simple présence aux assemblées générales. Elle s’inscrit dans la structure même de l’organisation. 

Plusieurs coopératives décrivent des mécanismes de gouvernance qui favorisent l’implication quotidienne des membres : comités autogérés, partage des responsabilités de gestion ou participation aux décisions stratégiques. 

« Notre modèle repose sur une structure qui favorise la participation active de tou·tes les membres et un fonctionnement par comités autogérés. » 

Ce type d’organisation transforme la relation au travail. Les membres ne sont pas uniquement responsables de leurs tâches professionnelles : ils et elles participent aussi à la direction collective de l’entreprise. Cette responsabilité partagée demande du temps et des apprentissages, mais elle contribue aussi à renforcer la cohésion et l’engagement.  

Cette approche permet de renforcer le sentiment d’appartenance et de maintenir une culture organisationnelle fondée sur la confiance et la collaboration. 

Au-delà de nos témoignages, nous avons aussi documenté les modèles de gestion des coopératives de travail dans un projet de recherche mené avec l’UQAM : La liberté de se gérer | Modèles d’organisation des coopératives de travail | UQAM et dans cette vidéo.

La coopérative comme levier pour améliorer les conditions de travail 

Pour certaines coopératives, le choix du modèle coopératif est directement lié à une volonté de transformer les conditions de travail dans leur secteur, favoriser le partage du pouvoir et redonner aux travailleuses et travailleurs une plus grande autonomie sur l’organisation de leur travail. 

Cette démarche permet non seulement d’améliorer la qualité de vie au travail, mais aussi de renforcer l’engagement des membres dans le développement de l’entreprise. 

« L’idée de la coopérative est née du souhait de tester le potentiel d’un modèle horizontal d’autogestion pour améliorer les conditions de travail dans un milieu particulièrement hiérarchique. » 

Cette recherche d’un modèle plus horizontal traduit une aspiration plus large : celle de créer des organisations où les travailleuses et travailleurs peuvent exercer une réelle influence sur leur environnement professionnel. 

La remise en question de la hiérarchie n’est pas la seule motivation pour créer une coopérative de travail. Parmi les retours de coopératives sur le terrain, en général, on retrouve :  

1. Entreprendre à plusieurs, joindre ses forces, partager la charge mentale de l’entrepreneur·e 

2.Être libre d’être soi et évoluer dans un milieu où le respect des humains et l’inclusion sont des valeurs centrales 

3.Pouvoir se doter de bonnes conditions de travail (conciliation travail-vie personnelle, plus de pouvoir que comme salarié·e d’une grande organisation, meilleur revenu, etc.). 

4.Pouvoir travailler en cohérence avec ses valeurs, souvent sociales et/ou environnementales. 

5.Contribuer à quelque chose de plus grand que soi 

La recherche de sens est prépondérante dans les motivations à créer une coopérative de travail, et notre documentaire (R)évolution – le travail est humain, le met bien en lumière : (R)évolution – le travail est humain — Réseau COOP 

 

L’apprentissage de l’autogestion 

Les témoignages montrent aussi que l’autogestion n’est pas un état acquis une fois pour toutes. Elle se construit dans la pratique et demande des ajustements constants. 

Certaines coopératives décrivent un processus d’apprentissage collectif : clarifier les rôles, développer des outils de gouvernance, trouver un équilibre entre efficacité opérationnelle et participation démocratique. 

Dans ce contexte, la coopération devient une compétence organisationnelle qui se développe avec l’expérience. 

Cette compétence peut se développer au travers de formations et d’accompagnement, que l’on donne entre autres au Réseau COOP. 

Nous avons également publié un manuel d’exploration de l’autogestion qui aborde ces thématiques et donne des outils précieux pour expérimenter. 

 

L’intercoopération comme moteur de développement 

Les coopératives interrogées évoquent fréquemment leurs relations avec d’autres organisations de l’économie sociale et du mouvement coopératif. 

Ces collaborations prennent différentes formes : partenariats de projets, partage d’expertise ou participation à des initiatives collectives, mutualisation. 

« L’intercoopération est au cœur de notre développement et nous permet d’aller plus loin dans nos projets. » 

Au-delà des collaborations ponctuelles, ces relations contribuent à structurer un véritable écosystème dans lequel les coopératives peuvent s’appuyer les unes sur les autres. 

Nous ne pouvons qu’encourager l’intercoopération. Notre souhait le plus cher : à chaque fois que vous avez besoin d’un produit ou d’un service, demandez-vous s’il existe parmi toutes les entreprises d’économie sociale. Il y a de bonnes chances que oui ! 

 

Des coopératives comme lieux d’innovation sociale 

Plusieurs témoignages mettent en lumière la capacité des coopératives à expérimenter de nouvelles approches organisationnelles ou sociales. 

Certaines organisations participent à des projets de recherche ou développent des initiatives visant à répondre à des enjeux sociaux plus larges : transition écologique, accès au logement, développement local ou inclusion. 

Cette capacité d’expérimentation est l’une des forces du modèle coopératif. 

« Nous avons mené un projet de recherche afin de développer des pratiques novatrices et favoriser une meilleure coopération entre les acteurs du milieu. » 

Ces démarches illustrent un aspect souvent moins visible du modèle coopératif : sa capacité à servir de laboratoire pour tester d’autres manières d’organiser le travail et l’activité économique. 

Plus largement, on remarque que les coopératives de travail permettent l’innovation aussi dans les métiers. De nouveaux métiers apparaissent qui n’existent pas ailleurs, quand on pense par exemple aux nouveaux métiers de design de services ou services-conseils en zéro déchet.  

Dans une coopérative de travail, nous avons le pouvoir et les espaces de dialogue pour réfléchir et discuter. Le projet de recherche avec l’UQAM a également démontré que la coopérative de travail repose sur des tensions et des paradoxes qui poussent les coopératives à explorer, être créatives et trouver des solutions.  

Un ancrage fort dans les communautés 

Enfin, les coopératives ne se perçoivent pas seulement comme des entreprises : elles se voient comme des actrices de leur milieu. Elles insistent sur leur volonté de participer à un modèle économique plus solidaire et plus ancré dans les communautés. Cet engagement peut prendre différentes formes : partenariats locaux, implication dans des réseaux communautaires ou participation à des initiatives collectives, mutualisation. 

Cet ancrage territorial renforce leur pertinence et leur résilience. 

« Nous croyons fermement que l’entreprise doit contribuer positivement à son environnement et à sa communauté. » 

Cet ancrage territorial fait partie intégrante de leur identité et renforce leur rôle d’acteurs et actrices économiques et sociaux. 

C’est important pour nous d’insister sur ce dernier point, car c’est une critique que l’on peut entendre à propos du modèle de la coopérative de travail. Elle ne serait pas aussi ancrée dans son milieu que d’autres entreprises d’économie sociale, ce sont des associé·es qui se repartagent la richesse, etc. Pourtant, la teneur des témoignages reçus nous prouve le contraire. Les coopératives d’une part créent des emplois de qualité dans leur milieu. Les travailleur·euses sont le milieu ! D’autre part, les coopératives créent de nombreuses alliances, soutiennent des projets communautaires, mettent en place des tarifications abordables, reversent une partie de leur chiffre d’affaires à des initiatives qui leur tiennent à coeur, etc. Les exemples ne manquent pas. Ce sont des entreprises qui sont portées par leurs valeurs et qui les vivent concrètement.  

 

Conclusion 

Les témoignages recueillis montrent que la coopération du travail repose sur bien plus qu’une structure juridique. Elle implique une transformation des rapports au travail, au pouvoir et à l’entreprise. 

Participation active des membres, apprentissage de l’autogestion, solidarité entre organisations et innovation sociale : autant de dimensions qui illustrent la vitalité du modèle coopératif. 

Dans un contexte où plusieurs cherchent des alternatives aux modèles économiques traditionnels, les expériences de ces coopératives offrent des pistes concrètes pour repenser l’organisation du travail et de l’entreprise. 

*les réponses sont issues de notre Appel à candidatures pour nos Prix Révolution 2025. Par souci de confidentialité des réponses, nous les avons anonymisées. Mais le contenu des 9  candidatures était tellement bon et pertinent que nous avons décidé de faire une analyse croisée pour mieux connaître et comprendre ce modèle !