L'importance des récits : l'exemple de Tricofil

L’importance des récits : l’exemple de Tricofil

Je suis attachée aux mots et aux histoires que l’on raconte. L’humanité s’est en partie forgée en se créant des récits communs, et je ne sous-estime jamais le pouvoir de la fiction et de la littérature pour faire avancer (ou reculer !) des idées. Les récits nous rassemblent, les mots nous permettent de comprendre le monde, et nous influencent. 

Bref, tout ça pour dire qu’il est temps que l’on change l’histoire de Tricofil ! 

Nous sommes revenus sur l’histoire de Tricofil lorsque nous avons souligné les 50 ans de la coopération du travail : Renouveau des coopératives de 1970 à 1995 — Réseau COOP, le Colloque des fibres de la solidarités en mars 2026 nous a bien rappelé tous les obstacles que les travailleur·euses de Tricofil ont dû surmonter (voir encart ci-dessous), et pourtant un mythe persiste : Tricofil serait un échec et la preuve que la coopérative de travail et l’autogestion ne fonctionnent pas. 

C’est un peu réducteur, vous ne croyez pas ? 

Et si on changeait de perspective, et que l’on redonnait à Tricofil toutes ses lettres de noblesse ? Parce que oui, les apprentissages et héritages de Tricofil sont nombreux, et cela devrait faire entrer directement l’entreprise dans les cas à succès dont on devrait s’inspirer ! 

Nous écrivions d’ailleurs, toujours dans notre article Renouveau des coopératives de 1970 à 1995 — Réseau COOP :  

« Le mouvement de la coopération du travail doit à Tricofil l’innovation en tout, qu’il s’agisse de la création du modèle de la coop de travail, de l’organisation démocratique, de la formation des employé.es à la gestion d’une usine ou de la recherche de financement. 

Les travailleur.euses les plus exploité.es nous ont fait la leçon en nous démontrant que même peu scolarisés, iels peuvent prendre leur devenir en main et gérer collectivement une entreprise d’envergure avec plusieurs centaines d’emplois. » 

 

Pourquoi Tricofil est un succès 

  • Taux de survie de Tricofil 

L’entreprise autogérée a été en activité pendant 8 ans, de 1974 à 1982. 

Une étude du CQCM mandatée par le MEIE en 2022 sur le taux des entreprises coopératives au Québec démontre que 35% des entreprises classiques survivent plus de 5 ans, contre 56% des coopératives de travail. Avec une durée de vie de 8 ans, Tricofil a donc bien mieux performé que 65% des entreprises classiques. Pourtant, qui oserait prétendre que l’entreprise INC est un modèle voué à l’échec ? Il en est de même pour la coopérative de travail, un modèle résilient qui a fait ses preuves dans le temps, survit bien plus longtemps que les entreprises classiques. Cela n’empêche évidemment pas que certaines entreprises ferment, comme dans tout type d’organisation. 

 

  • Une entreprise résiliente 

Les obstacles que Tricofil a dû surmonter sont nombreux, et pourtant ses travailleurs et travailleuses se sont toujours retroussé les manches pour trouver des solutions. C’est la nature même des entreprises autogérées par leurs travailleur·euses : comme nous sommes à la fois gestionnaires et travailleur.euses, la fin d’emploi est le dernier recours. Les coopératives de travail sont créatives pour trouver des solutions originales et surmonter les crises. Ici, c’est même grâce aux travailleur·euses que l’entreprise a pu continuer, le patron avait mis la clé sous la porte ! Des centaines d’emplois ont été sauvés grâce à Tricofil. 

L’accès à du financement a été l’un des principaux obstacles de l’entreprise, qui a lancé l’une des premières campagnes de ce qu’on appelle aujourd’hui socio-financement. On parlait d’héritage plus haut, en voici un !  

 

  • Des travailleurs et travailleuses mobilisées 

La mobilisation des travailleurs et travailleuses de Tricofil est un modèle en soi. Au-delà de l’occupation de l’usine qui a nécessité une organisation et une solidarité hors-pair, des travailleur·euses ouvriers et ouvrières très peu scolarisés nous ont donné une leçon de gestion pendant 8 ans. Ils et elles n’avaient probablement jamais entendu parler d’autogestion, le mot lui-même existant depuis le milieu du 19e siècle mais était-il utilisé ? Ils et elles se sont formés auprès de leur association syndicale, ont reçu du soutien pour créer leur plan d’affaires et atteindre la rentabilité. Quelle belle preuve d’autodétermination et de pouvoir d’action sur ses conditions de travail. 

 

Finalement, ce sont des facteurs externes qui ont eu raison de Tricofil. C’est important de le rappeler : la méfiance des bailleurs de fonds qui ne veulent pas accorder des marges de crédit (alors que l’entreprise est rentable !…), l’imposition de gestionnaires issus du privé payés à grand frais qui n’ont pas su redresser la situation, une mauvaise couverture médiatique, un marché du textile en déclin… quelle entreprise classique aurait fait mieux dans ce contexte ? On peut émettre l’hypothèse que c’est grâce à son modèle d’autogestion et la mobilisation de ses travailleur·euses que Tricofil a pu tenir autant d’années et nous laisser un héritage important. 

Merci Tricofil ! 

Texte rédigé par Mathilde Linossier, avec l’appui des présentations de Simon Tremblay-Pépin, Louis-Maxime Joly et Olivier Lamanque Galarneau lors du Colloque international Les Fibres de la solidarité en mars 2026.

 


Chronologie des événements de Tricofil 

Olivier Lamanque Galarneau, auxiliaire de recherche  à l’Institut international des coopératives Alphonse-et-Dorimène-Desjardins de HEC Montréal, a dressé le contexte et les événements qui ont marqué l’histoire de Tricofil, dans le cadre du Colloque international Les Fibres de la solidarité.

Au travers son texte, vous verrez à quel point les facteurs externes ont pu influencer la survie de l’entreprise.

Les contextes socio-économiques influencent les individus au sein d’une société et peuvent les pousser à s’associer afin de créer une entreprise collective, comme ce fut le cas pour Tricofil. 

La naissance de Tricofil s’inscrit dans plusieurs contextes qui ont façonné son avènement. Premièrement, l’usine Regent Knitting Mills est créée au début du XXe siècle dans la ville de Saint-Jérôme, alors en pleine croissance industrielle. Cette expansion s’explique notamment par sa proximité avec Montréal ainsi que par la présence d’infrastructures de transport adaptées aux grandes entreprises, comme les trains, les routes et les aéroports. 

Deuxièmement, les années 1960 sont marquées par la montée des mouvements nationalistes et ouvriers au Québec, qui donnent lieu à de nombreuses mobilisations, manifestations et affrontements avec l’État fédéral et les autorités locales. Ce mouvement ouvrier, porté notamment par le syndicalisme, se manifeste à travers plusieurs grèves marquantes du milieu du XXe siècle, telles que celles d’Asbestos (1949), de Murdochville (1957), du Front commun (1972) et de l’United Aircraft (1974). Ces luttes visaient non seulement l’amélioration des conditions de travail, mais également une plus grande participation des travailleurs à la gestion et aux décisions de l’entreprise. 

Dans ce contexte, certaines grèves sont appuyées par des membres du clergé qui soutiennent ouvertement la lutte ouvrière en s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Église. Celle-ci affirme notamment que les travailleurs et travailleuses doivent pouvoir participer à la gestion des entreprises et que le libéralisme économique doit être réformé. Dans cette perspective, la création de coopératives apparaît comme un moyen concret de transformer l’organisation économique. 

À travers ces contextes, ces mobilisations et l’appui d’une frange du clergé, on voit émerger chez certains travailleur·euses la volonté de reprendre un certain contrôle sur le monde économique et politique, notamment en possédant partiellement ou totalement les unités de production. 

Ainsi, les années 1970 constituent également une période marquée par de nombreuses fermetures d’usines au Québec, laissant de nombreux ouvriers et ouvrières sans emploi. Dans ce contexte, plusieurs expériences de reprises collectives voient le jour, comme Tembec (1973), Tricofil (1975) et plus tard Boisaco (1985). Ces initiatives visent à contrôler l’entreprise de manière démocratique tout en maintenant les emplois et une certaine sécurité salariale. 

Les obstacles auxquels font face les travailleur·euses organisé·es 

Dans son ouvrage La coopération publié en 1967, le sociologue Georges Lasserre souligne les nombreux obstacles auxquels les coopératives peuvent être confrontées, notamment ceux organisés par leurs compétiteur·rices capitalistes. Parmi ces stratégies, certaines entreprises peuvent créer de fausses ristournes afin de semer la confusion chez les consommateur·rices ou encore pratiquer le dumping, c’est-à-dire réduire fortement leurs prix afin d’éliminer la coopérative en démarrage. Il peut également y avoir des campagnes de boycottage ou de publicité anti-coopérative. 

À ces obstacles économiques peuvent s’ajouter des difficultés financières et politiques. Certaines banques peuvent refuser d’accorder du crédit aux coopératives, certaines installations coopératives ont même été vandalisées dans certains contextes, et il peut exister des pressions politiques ou du lobbying auprès des gouvernements afin d’alourdir le cadre fiscal ou législatif entourant les coopératives. En somme, Lasserre soutient que l’organisation des classes populaires, notamment sous forme coopérative, est souvent mal perçue puisqu’elle met en évidence l’existence d’alternatives au modèle dominant de l’entreprise capitaliste. 

Dans le cas de Tricofil, plusieurs obstacles ont également marqué l’expérience. L’un des principaux fut le manque de soutien financier de la part de la Société de développement industriel (SDI). Les travailleurs et travailleuses ont dû elles-mêmes recueillir des fonds afin que la SDI accepte de leur prêter 300 000 dollars, versés par tranches de 50 000 dollars. 

Le ministre Guy Saint-Pierre, du Parti libéral du Québec, s’opposait également à ce que Tricofil puisse mettre en place un modèle de cogestion avec l’entreprise La Salle Tricot. Il refusait aussi que les banques accordent une marge de crédit à Tricofil, estimant que l’usine autogérée ne serait pas rentable. 

Par ailleurs, Tricofil a fait appel à des gestionnaires externes qui ont parfois nuit au fonctionnement de l’organisation autogérée, notamment en congédiant trois travailleur·euses sous prétexte d’activités syndicales. De plus, le prêt accordé par la Société d’investissement Desjardins (SID) comportait certaines conditions concernant l’organisation interne de l’usine. Parmi celles-ci, la SID refusait que Tricofil se départisse de certaines machines, ce qui a provoqué son retrait du projet lorsqu’un journaliste a photographié le retrait d’une vieille génératrice qui ne fonctionnait plus depuis des années. 

Selon Paul-André Boucher, un individu lui aurait même confié à l’oreille qu’« un gros coup se prépare contre Tricofil ». Peu après, plusieurs partenaires du projet autogestionnaire se sont retirés, dont le distributeur, la ville de Saint-Jérôme et la SID. 

Propos recueillis suite à la présentation organisée dans le cadre du Colloque international Les Fibre de la solidarité. 

Vous pouvez accéder à la présentation complète ici.