Entrepreneuriat au féminin #1 : entrevue avec Bon Karma

Dans le cadre de la journée internationale des droits des femmes le 8 mars, nous avons voulu mettre en lumière l’entrepreneuriat au féminin et les coopératives de notre réseau qui sont exclusivement ou très majoritairement dirigées par des femmes.

Marianne Girard et Sarah Dufour, de la coopérative de design graphique Bon Karma, ont répondu à nos questions.

 

Réseau COOP : Pouvez-vous présenter votre coop en quelques mots ?

Sarah (S) : Nous sommes une coop de créatifs pour projets à impact positif. Notre équipe est spécialisée en design graphique, nous aimons travailler sur des projets globaux pour travailler avec nos client.e.s sur tout leur processus d’image de marque  et toutes ses déclinaisons, jusqu’à l’implantation en web et/ou dans un espace… Avec Marianne, nous travaillions déjà ensemble par le passé, soit en agence, soit en collaboration en tant que travailleuses autonomes. Nous avons voulu mettre en commun nos efforts, créer un espace de travail qui nous ressemble, et créer notre travail en fonction de nos valeurs, avec une clientèle qui partage notre vision et qui œuvre aussi pour des projets ayant des retombées positives. Quand nous avons découvert le modèle des coopératives de travail lors d’Expo Entrepreneurs, se constituer en coop était évident et naturel. Nous nous sommes inscrites au Parcours COOP offert par le Réseau COOP et c’est ainsi qu’est né Bon Karma.

Marianne (M) : Avec Sarah, nous avons eu l’idée de constituer la coopérative et créer notre entreprise. Nous sommes ensuite allées recruter Victor, qui complète parfaitement notre équipe. Nous sommes donc trois personnes pour le moment dans l’équipe.

 

Pourquoi avez-vous choisi le modèle coop ?

M : Quand on a découvert le modèle coop, on a tout de suite senti une correspondance de valeurs, une association très naturelle avec l’écosystème de l’économie sociale. On a eu l’intuition que ce modèle nous ressemblait plus : on s’est tout de suite senties à notre place avec certaines personnes, avec qui ça clique facilement. On souhaite aussi aller vers un mode de gestion horizontal, et le modèle coop est propice pour mettre en place ce type de système – même si nous avons des exemples d’entreprises privées qui sont aussi très horizontales dans leur gestion. Je dirais que c’est avant tout une question de personnalité et de vision.

 

En quoi ce modèle vous correspond en tant que femme entrepreneuse* ?

M : Au cours de ma carrière, j’ai surtout été entourée d’hommes entrepreneurs, mais je n’avais pas d’exemple de femmes entrepreneuses près de moi. J’ai été travailleuse autonome pas mal toute ma vie, mais j’ai aussi participé activement à la croissance d’une PME avant de me focaliser sur Bon Karma. J’avais l’intuition que dans mon domaine, on pouvait faire les choses différemment, et j’avais envie de faire les choses différemment, que ce soit dans les relations humaines ou les façons de gérer l’entreprise et les projets – le côté humain était pour moi prioritaire. Mais je me suis sans cesse heurtée au même discours : « c’est de même que ça fonctionne », « on a toujours fait comme ça », « il y a une façon de faire et c’est celle-ci, sinon ça ne marche pas ». Je n’avais personne avec qui échanger sur d’autres pratiques, je me sentais isolée, à douter de moi et de mon intuition – je savais au fond de moi qu’on pouvait faire autrement. Quand je suis partie à mon compte, j’ai bâti une clientèle à mon image, avec des personnes qui ont un impact positif, et j’ai réalisé que OUI, on peut faire les choses différemment en interne, rendre les relations de travail plus saines et plus humaines. J’ai construit tout mon bagage autour de cela. J’ai vraiment senti ce feeling isolant dans l’entrepreneuriat classique, et que cela ne me ressemblait pas vraiment – même si encore une fois cela dépend des backgrounds, des personnalités.

 S : Oui c’est aussi une question de personnalité. Le fait de travailler ensemble, deux femmes, nous sommes très à l’écoute, on se parle beaucoup avec notre intuition, on partage nos émotions, on ne les cache pas. Nous avons une ouverture à l’autre peut-être plus présente, on se comprend mieux.

M : Oui, il y a des parts de masculin et féminin dans tout être humain. Il y a des aspects qu’on associe au féminin, mais que les hommes vont avoir aussi. Et il faut rééquilibrer les choses et reconnaître que la part de féminin apporte quelque chose de positif dans l’entrepreneuriat, dans des postes de direction, dans les ressources humaines, dans la façon de prendre des décisions. Il y a des forces qu’on n’a pas exploitées depuis trop longtemps ! Il faut les remettre en équilibre par rapport aux forces masculines, qui elles aussi apportent du positif dans l’entreprise.

S : J’aime ça que tu parles de forces, c’est vraiment ça ! Ce sont des blocages de société, quand tu disais tout à l’heure « il n’y a qu’une façon de faire », c’est parce qu’on a mis cette part féminine de côté, c’était mal vu de laisser aller ses pensées, ses émotions. C’est vu comme une faiblesse de montrer ses émotions, alors qu’au contraire cela permet d’ouvrir le dialogue et de dénouer parfois des situations problématiques, plutôt que d’attendre – ça peut régler bien des affaires !

M : Oui, et puis la force de l’émotion, c’est de ressentir, et dans le ressenti, il y a la place à faire de meilleurs choix, à écouter, communiquer, connecter… c’est plein de forces qui sont associées à l’émotion, qui sont parfois coupées par la rapidité, la croissance rapide, plein de choses qui sont des énergies, des forces plus masculines. Et nous, on ne veut pas mettre complètement de côté ces aspects masculins, on veut plutôt venir rééquilibrer les 2 côtés.

 

Si vous avez une expérience passée dans un autre type d’entreprise, ressentez-vous une différence dans les relations de travail ?

S : C’est sûr qu’on n’a pas encore une histoire de coop très longue, notre coop est enregistrée depuis l’été dernier, nous sommes juste trois, dont deux personnes à temps plein. Le modèle coop se rapproche bien plus de ce qu’on souhaite que tout ce qu’on a pu connaître.

M : Comparativement aux entreprises classiques, en coop nous avons toujours cette notion de division du pouvoir, de division des responsabilités, de division de la charge mentale. Certaines entreprises classiques ont opté pour l’horizontalité mais c’est plus rare. Le système coop amène un côté de transparence obligatoire, c’est dans l’ADN.

S : Oui, le partage, le dialogue, la collaboration, on est tous là pour la même finalité, on est tous égaux.

M : La base est plus claire. On sait que quand on a à faire avec une coop, tout le monde est propriétaire, qu’une certaine collaboration doit se faire.

S : C’est surtout la hiérarchie qui est tellement différente. C’est là qu’on voit qu’on a tout à gagner avec le modèle coop car cela ressemble à ce qu’on veut vivre, encourager, mettre en place. Dans les entreprises plus classiques dans lesquelles on a travaillé, c’était très hiérarchique, il y avait un sentiment de non appartenance à ce qu’on faisait dans notre quotidien, des décisions qui ne nous appartenaient pas.

 

Selon vous, est-ce que le modèle coop permet de réduire les inégalités salariales, plafond de verre, etc. dans la carrière d’une femme ?

M : Nous avons la notion de rémunération solidaire qui est importante pour nous. Est-ce que ça fait une différence pour les femmes en tant que tel ou pour tout le monde ?

S : C’est juste que les femmes ont plus le droit de parole [NDLR en coop, 1 humain = 1 voix], car on donne tous notre opinion, on se consulte. Pour la rémunération par exemple, il y a une justice où on sait qu’on peut dialoguer, se parler, s’ajuster pour que tout le monde ait sa juste part en fonction du travail fourni, contrairement à des entreprises classiques où c’est plus difficile de se faire valoir, et où on voit que les femmes doivent se battre très fort pour obtenir gain de cause.

M : Dans le domaine des communications, il y a beaucoup de postes de direction tenus par des hommes, c’est certain. La question est quand même difficile à répondre car il y a tellement de paramètres à prendre en compte : est-ce que le modèle coop a un effet sur les femmes ou sur l’humain en général ? Mais Sarah a raison sur la notion de prise de parole, de partage de parole.

S : La coop est un espace où c’est beaucoup plus facile de prendre sa place.

M : Oui, c’est ça, la coop est probablement un levier pour diminuer les inégalités. Même si des entreprises Inc mettent aussi en place des mécanismes pour les réduire.

 

Est-ce que dans votre coop, le 8 mars c’est tous les jours ? Avez-vous quelques exemples concrets à partager ?

M : On s’est créé un espace sécuritaire, une bulle, à l’extérieur du système classique. Il y a quelque chose de doux dans le quotidien – même si le chemin n’est pas facile tout le temps, on sait que dans notre équipe nous avons l’espace pour être. Ça fait une différence, c’est moins confrontant que d’être en réaction et de toujours réaffimer certaines choses, qui vont de soi en ce moment.

S : On est très intuitiv.e.s dans notre façon de procéder. Comme tu dis, on vit au quotidien dans notre petite bulle.

M : C’est un empouvoirement de prendre cette situation de milieu de travail en main, le cocréer, le faire naître d’une vision commune. Il y a un certain pouvoir personnel qui est regagné quand on met en place des projets qui sont porteurs de sens, une réappropriation en tant que femme face au modèle classique. Ça fait une différence de le faire à sa façon.

 

Si vous aviez un conseil à donner à une femme entrepreneuse qui hésite sur la forme juridique de son entreprise, que lui diriez-vous ?

S : j’aurais des questions pour elle : comment a-t-elle envie de travailler ? A-t-elle envie de sentir qu’elle fait partie d’un groupe, de collaborer avec d’autres personnes ? Ou se place-t-elle plus en cavalier seul, car elle a une vision très claire d’où elle veut aller, et le faire à sa manière ? Ce qui est très correct aussi, mais dans ce cas je ne lui parlerais probablement pas du modèle coop.

M : Pour moi il y a deux volets dans cette question. D’abord, le choix de la coop parce que ça correspond à ses valeurs, à la mission, au sens de son projet. Je pense que la coop est un projet plus grand que soi-même : beaucoup de choses sont créées en parallèle du projet et de sa fonction principale d’offre de service ou de projet, qui sont des façons de faire, un milieu de vie… Ensuite, qu’elle se serve de l’intelligence collective et du bagage des autres qui sont passés par la création d’une coopérative, car c’est beaucoup de travail ! Il y a des outils disponibles, des gens qui sont là pour l’accompagner tout-au-long du processus. La coop est beaucoup plus malléable que ma vision de départ – oui, il y a une structure légale, un cadre – mais la coop est aussi très flexible sur le fonctionnement interne, le quotidien.

 

Avez-vous un modèle de femme entrepreneuse inspirante ?

M : Dans le monde coop, je n’ai personne en tête. On voit de plus en plus de femmes entrepreneuses dans le milieu classique, mais on n’entend pas beaucoup parler des autres modèles et des autres façons de faire.

S : je n’ai jamais cherché spécialement de modèle. Je voulais me créer mon travail idéal, pas dans une logique commerciale où tu veux mettre en marché un produit ou un service – dans ce cas tu regardes probablement ce qui se fait ailleurs, et par qui – j’avais mon modèle et j’ai cherché mes outils.

(RC : c’est parce que c’est vous qui allez être ces modèles inspirants !)

 

En 1 mot, être une femme entrepreneuse en coop ?

M et S : Le mot qui nous revient c’est intuition. Notre coop est un espace qui laisse la place à l’intuition.

 

Propos recueillis le 24 février 2021 par l’équipe du Réseau COOP lors d’un entretien zoom. 

Merci à Marianne et Sarah d’avoir répondu à nos questions. Pour en savoir plus sur Bon Karma.

* Nous avons choisi d’utiliser le terme « entrepreneuse » et non « entrepreneure » après avoir demandé conseil auprès de la coopérative l’Argot, spécialiste en services langagiers et écriture épicène. Le choix de ce terme apporte plus de visibilité à l’entrepreneuriat féminin.