De Tricofil aux coopératives d’aujourd’hui : réflexions sur un modèle toujours actuel
Autogestion, démocratie et pérennité : les leçons tirées du Colloque Tricofil
Les 5 et 6 mars derniers, nous avons eu la chance d’assister au Colloque Tricofil à Saint-Jérôme. À travers des panels réunissant chercheur·euses, entrepreneur·euses et coopératives, ces deux journées nous ont offert un regard sur l’histoire de l’autogestion au Québec, les défis des entreprises collectives et les perspectives pour l’avenir.
Malgré la diversité des perspectives et des époques évoquées, plusieurs thématiques ont émergé : la démocratie au travail, les défis du financement, l’apprentissage collectif et la capacité des coopératives à traverser les générations.
Voici quelques éléments qui nous ont particulièrement marqué.
Tricofil : un héritage issu d’un rapport de force
Le premier panel revenait sur l’histoire de Tricofil, expérience emblématique de reprise d’entreprise par les travailleurs et travailleuses.
Cette histoire s’inscrit dans une longue tradition de mobilisation ouvrière au Québec. Dès le début du 20e siècle, les travailleur·euses de l’industrie textile revendiquaient déjà une forme de cogestion et d’appropriation collective des usines.
L’expérience Tricofil est aujourd’hui souvent décrite comme un laboratoire de l’économie sociale. Son héritage se retrouve dans plusieurs outils et institutions qui structurent aujourd’hui l’écosystème coopératif québécois, notamment :
- L’intégration d’un chapitre sur la coopérative de travail dans la Loi sur les coopératives (1982)
- La mise en place de programme de financement dédiés aux coopératives puis aujourd’hui à l’ensemble des entreprises d’économie sociale, dont la Société de développement des coopératives (1984)
- La création du Fonds de solidarité FTQ (1983)
- La mise en place du réseau des CDR (1985)
- La création de la Fédération québécoise des coopératives de travail (1985) qui participera à la création du Réseau COOP (2007)
L’autogestion : un modèle toujours d’actualité
Le panel suivant portait sur l’évolution de l’autogestion au Québec de 1960 à aujourd’hui.
Un point qui nous a marqué : au-delà du modèle de gestion choisi, toutes les coopératives de travail sont des entreprises autogérées. Elles reposent sur un partage des décisions et des bénéfices entre les membres, même si une certaine structure organisationnelle demeure nécessaire.
Le modèle coopératif représente aussi une forme de renversement de paradigme économique. Là où l’économie capitaliste met l’accent sur la maximisation du profit, l’économie coopérative cherche à répondre aux besoins collectifs et vise la maximisation de l’usage plutôt que du profit.
Travailler dans une coopérative, c’est souvent contribuer à un projet qui dépasse l’intérêt individuel.
Autre élément intéressant : on observe aujourd’hui l’émergence de coopératives dans des domaines qui étaient traditionnellement régis par des ordres professionnels, comme la psychologie, l’ingénierie, l’architecture ou la dentisterie.
Les défis du financement
Un des panels portait sur les défis financiers des milieux de travail autogérés.
L’expérience Tricofil a montré à quel point le financement pouvait être un obstacle majeur. À l’époque, les conditions d’accès aux prêts étaient souvent hostiles aux initiatives collectives. Cela soulève une question : le financement est-il un enjeu politique ?
La finance traditionnelle soutient généralement les activités qui maximisent les profits. Les entreprises collectives doivent donc alors compter sur des institutions financières solidaires.
Plusieurs initiatives importantes ont ainsi émergé au Québec, constituant le Réseau québécois de la finance solidaire et responsable.
Ces organisations contribuent chaque jour à structurer un écosystème financier plus adapté aux entreprises collectives.
Démocratie au travail : entre idéal et réalité
Le panel sur la justice et le pouvoir s’est intéressé à la question du repreneuriat collectif.
Ce processus implique souvent une transformation profonde :
- passer d’une vision individuelle de l’entreprise à une vision collective
- apprendre à partager les décisions
- construire une culture démocratique au sein de l’organisation
Certaines coopératives choisissent par exemple des échelles salariales plus équitables et/ou une coordination générale plutôt qu’une direction générale traditionnelle.
Mais la démocratie organisationnelle ne se construit pas sans défis. La réalité financière et les impératifs de rentabilité pour le maintien des emplois crée un paradoxe au sein des coopératives de travail avec lequel il n’est pas simple de composer. Cette recherche de rentabilité peut en effet rendre la dynamique démocratique plus difficile à maintenir.
Trois générations de coopératives : apprendre de l’expérience
Enfin, un panel réunissait trois coopératives représentant différentes générations :
- Gesta, spécialisé dans la comptabilité administrative
- L’Atelier Touristique, une agence de communication marketing spécialisée en tourisme
- Ferme la Roquette, une ferme maraîchère bio
Leurs témoignages ont illustré la diversité des parcours coopératifs.
À L’Atelier Touristique, le modèle coopératif a été choisi pour créer un espace de travail plus horizontal dans le domaine de la communication touristique. Du côté de la Ferme la Roquette, l’idée est née d’une remise en question personnelle et d’un désir de bâtir un projet agricole où les travailleurs et travailleuses sont maîtres des décisions.
Les échanges ont aussi mis en lumière plusieurs défis très concrets :
- Intégrer de nouveaux membres au sein d’une équipe
- Trouver la (bonne) relève
- Maintenir l’équilibre entre démocratie et efficacité
Une expérience toujours actuelle
Ce que nous retenons surtout de ces deux journées, c’est que l’expérience Tricofil n’appartient pas seulement au passé. Elle continue d’inspirer des pratiques, des institutions et de nouvelles générations d’entrepreneurs et entrepreneuses collectives.
Dans un contexte où de nombreuses entreprises cherchent à concilier performance économique, sens au travail et impact social, le modèle coopératif apparaît plus pertinent que jamais.
Et comme l’ont montré les discussions du colloque, ce modèle reste en constante évolution, porté par celles et ceux qui choisissent de faire de l’entreprise un projet profondément collectif.